Walter Alva n'est pas prêt d'oublier cette nuit de février 1987. Sa bronchite le laisse enfin dormir quand, vers minuit, le téléphone sonne. C'est le chef de la police locale qui souhaite le voir immédiatement. Des objets mochica viennent d'être saisis et l'on a besoin de lui au commissariat de Chiclayo. Directeur du musée d'archéologie Brüning, à Lambayeque, Walter Alva est expert en art moche. Mais pour l'heure, trop malade, le spécialiste décline l'invitation tardive du policier. Ce dernier insiste. Allant jusqu'à promettre à l'archéologue que sa bronchite passera immédiatement quand il verra le butin que l'habile policier commence à décrire… Très intrigué par ce qu'il entend, Walter Alva accepte de quitter sa chambre pour monter dans la voiture qui lui est envoyée. À son arrivée au commissariat, les policiers recouvrent une table d'une nappe de papier, avant d'y déposer une trentaine d'ornements, dont un pectoral fait d'or et de perles de turquoise, et une petite tête en or aux yeux sertis de lapis-lazulis… Le chef de la police interroge Walter Alva. Qu'en pense-t-il ? Pendant trois longues minutes, ce dernier reste sans voix. Jamais il n'a vu pareilles merveilles. Il n'est pas le premier à s'extasier. Avant lui, de riches collectionneurs - vite contactés par les pilleurs de tombes - ont déjà appréciés et acquis les plus belles pièces. L'une d'elles a même été proposée pour 1,6 million de dollars… La police dispose toutefois d'un atout. Se jugeant floué par ses comparses, lors du partage, un pillard a prévenu la police. Deux individus ont été arrêtés depuis et l'on sait maintenant d'où proviennent les précieux objets saisis. D'un site connu sous le nom de Huaca Rajada, une plate-forme funéraire mochica, près du village de Sipán… Évacuation musclée Quand Walter Alva arrive sur les lieux, quelque temps plus tard, sa fièvre est tombée, mais celle de l'or s'est emparée de la population. Il n'y a plus de paysans, ni d'artisans, mais une foule compacte de « huaqueros ». Aidés de pelles et de pioches, les habitants de Sipán et de ses environs, venus en famille, creusent à tout va, y compris des tunnels. Sans égard pour la Huaca Rajada et ses pyramides de briques de terre crue, hautes d'une trentaine de mètres. Le site était déjà endommagé auparavant (Rajada signifie fissurée). Qu'en restera-t-il après le saccage en cours ? Il faut interdire l'accès du site. Les policiers se chargent de son évacuation, mais celle-ci dérape. Des villageois refusent de partir. Dans l'affrontement qui suit, un « pilleur » est tué. Les esprits s'échauffent plus encore. Armes à la main, des gardes doivent protéger le site 24 heures sur 24. Walter Alva qui dispose, à ce moment, de peu de moyens financiers sait qu'il n'a pas des années devant lui. La chambre funéraire pillée - celle dont le trésor a causé tant d'émois - est passée au crible. Walter Alva constate que des poutres de bois la recouvraient. Les pilleurs n'ont pas achevé la fouille. Pour preuve : des poteries et un superbe sceptre cérémoniel en sont retirés. Voilà qui laisse présumer que la Huaca Rajada était un lieu d'inhumation des autorités suprêmes mochica. D'autres tombes restent sans doute à découvrir. Pour cela, il faut organiser les recherches. L'emploi d'une vingtaine d'ouvriers s'avère nécessaire. Ils seront recrutés sur place et cela participera à calmer peu à peu les tensions. Walter Alva a une autre idée pour y parvenir : ne pas laisser à l'écart les habitants de la région, mais au contraire les convier à suivre l'avancée des travaux. Plus de 6000 d'entre eux en auront l'opportunité. D'autant que des fonds publics et privés (péruviens, allemands, américains) commencent à parvenir. Toutankhamon en Amérique Quatre mois plus tard, en juin 1987, quelques tombes ont bien été trouvées, mais elles se révèlent plus récentes que celles recherchées. À part cela, il y a ces poutres de bois, très endommagées, qui recouvraient une fosse où, sous le sable qui s'est infiltré et les sédiments, plus de 1100 poteries ont été découvertes à côté du squelette d'un homme, des restes de lamas et des traces d'aliments. Pour Walter Alva, il s'agit d'un grand dépôt d'offrande.  Reste à savoir à destination de qui ? La réponse ne va pas tarder. En juillet 1987, à l'est de la plate-forme, à quelques mètres de la tombe pillée, un empilement de briques d'abodes affleure à la surface du périmètre dégagé. Elles dessinent le pourtour d'une nouvelle fosse quadrangulaire, d'environ 5 mètres de côté. La suite est connue. Walter Alva va y découvrir  une chambre funéraire dont la magnificence et l'importance, pour l'histoire de l'Amérique du Sud, seront comparées à celle de Toutankhamon en Égypte.  Malheureusement, dans le cas présent, pas le moindre espace vide, tout s'est effondré et entassé. À quatre mètres de profondeur sous la surface de la pyramide, un squelette de guerrier est découvert à l'intérieur de la zone délimitée par le muret d'adobes. L'homme, âgé d'une trentaine d'années, porte un casque, un bouclier et tous les atours du soldat mochica. Mais ses pieds sont coupés, comme s'il avait pour mission de rester posté là pour l'éternité. Walter Alva lui donne un nom : « Le gardien ». Après le dépôt d'offrande, ce squelette amputé signe une découverte imminente… Le Seigneur est mort accompagné La bonne nouvelle, pour l'instant, c'est que tout ce qui est en dessous est a priori intact. Tandis que la fouille se poursuit, à quelque cinquante centimètres sous « le gardien », apparaissent des poutres de bois… Voilà qui présage une nouvelle fosse, peut-être enfin une chambre funéraire inviolée. Parmi les premiers objets dégagés, des anneaux de cuivre corrodés ne manquent pas d'intriguer les archéologues. Walter Alva et son équipe vont finir par trouver qu'elles assuraient la jonction des panneaux de bois d'un grand cercueil dont on découvre, décomposés, les résidus. D'ordinaire, même pour les dignitaires mochica, le cercueil n'est jamais fait de bois, mais de canne. Ce n'est pas non plus du métal - trop précieux - qui sert à tenir entre eux, comme ici, les panneaux du cercueil, mais de la corde… Voilà qui laisse présager une découverte majeure. Les restes de trois textiles apparaissent maintenant qui recouvraient le défunt à l'intérieur du cercueil. Le squelette est celui d'un homme d'environ 40 ans, qui mesurait 1,67 m, et qu'on appelle déjà le « Seigneur de Sipán ». Couche après couche, les attributs de son pouvoir s'accumulent. Ici, au niveau du crâne, sa coiffe - un lingot d'or est retrouvé en son milieu - ses protège-yeux et nez et son couvre-bouche en or, ses larges pendants d'oreilles circulaires en or et turquoise, son étendard en cuivre doré, ses pectoraux en perles de coquillage, son collier de perles en forme de cacahuètes  (or  et  argent),  sa  tunique de coton sur laquelle sont  fixées  des Février 1987 : découverte de la tombe du Seigneur de Sipán Un inestimable trésor attend l'archéologue péruvien Walter Alva qui fouille la Huaca Rajada        Photos CGB (reconstitutions pour Caen/expo Congrès) Le Seigneur de Sipan et ses ornements © La tombe du Seigneur vient d’être dégagée. De gauche à droite : Walter Alva, Javir Iguiñiz et Marie-Françoise Chanfreau © Photo José Pineda La tête du Seigneur de Sipán.  © Photo José Pineda Abécédaire illustré, interviewes des chercheurs, les sites web à consulter, les expositions... (suite) CLIQUEZ ICI